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Le mot « commercial », par Roberto Rosselini

mardi 3 juin 2008

« Les films italiens se sont imposés dans le monde entier au moment où le cinéma américain traversait une crise assez aiguë. Cette crise était parfaitement explicable, résultat de ce qui arrive par la force des choses dans une production nationale lorsqu’on a épuisé les idées qui lui ont donné son élan initial. Les producteurs américains ne voulaient pas en convenir, mais cette crise n’en était pas moins un fait concret. La désaffection du public s’accentuait mais on la mettait paresseusement sur le compte de la Télévision. Il était difficile pour les producteurs d’avouer que la raison c’était eux-mêmes. Les films italiens coûtaient fort peu cher et s’amortissaient facilement grâce aux marchés extérieurs, dont l’exploitation en Amérique, où des films comme Rome, ville ouverte et Païsa avaient été accueillis triomphalement par la critique et par le public spécialisé. Le cinéma italien devint puissant et se réorganisa, mais pas comme je l’avais souhaité.

Les recettes des films italiens aux Etats-Unis étaient modestes comparées à celles des superproductions hollywoodiennes, mais énormes par rapport au coût de nos films néo-réalistes. Les producteurs italiens étaient faibles et, n’aimant pas ces sortes de films, n’aspiraient qu’à produire à nouveau des films qu’ils étiquetaient « commerciaux ». Mon ami Jean Renoir me disait récemment que dans l’esprit des producteurs le mot commercial ne correspondait pas, comme on pourrait l’imaginer, à des possibilités de bénéfices, mais à une certaine esthétique. Les producteurs des « grands » films croient avoir fait un film commercial et cependant ils ne rentrent pas dans leurs frais ; les mêmes producteurs vous soutiendront que « La Strada » n’est pas un film commercial. Il était fatal que, réorganisé et dirigé par les vieux financiers qui s’étaient enfuis ou par de nouveaux qui s’inspiraient de la même morale, le cinéma italien retombât dans la même esthétique que l’industrie hollywoodienne. »

Le cinéma révélé, Flammarion, 1984